La Covid, accélérateur de reconversion ?

Janvier 2021

Ils et elles étaient intermittents, régisseurs, programmateurs, artistes, chargés de communication…Voilà dix mois que leur activité est à l’arrêt ou ralentie en raison de la crise sanitaire. Dans ce contexte inédit, certains font le choix de la reconversion…

Reconversion professionnelle
©Jérôme Rommé

« J'ai réalisé que j'étais prise dans un tourbillon infernal qui ne me laissait jamais le temps de réfléchir. » Le confinement a été l’occasion d’une prise de conscience. Depuis la création en 1999, de l’association Arty Farty, Violaine Didier n’avait jamais connu autant de temps libre. Sa disponibilité, la programmatrice du festival Nuits Sonores à Lyon, l’a mise à profit pour aborder de front un projet qui germait intérieurement depuis quelques années.

« Cela fait un peu plus de trois ans que l'idée de quitter Arty Farty fait son chemin », confie-t-elle. Il y a trois ans pourtant, nous étions loin d'imaginer que le monde de la culture serait ébranlé par la pandémie de la Covid-19. Si les motivations de son départ sont annexes, la crise sanitaire a accéléré le processus.

« Après avoir passé vingt ans au sein d'une même boîte, l'envie d'aller voir ailleurs arrive naturellement », explique-t-elle. À ces raisons s'ajoutent également « tous ces petits rêves difficiles à s'avouer » et dont la concrétisation nécessite du temps. « J'avais conscience qu'ignorer ce que j'étais capable de faire dans un autre domaine, notamment de mes mains, représentait une grande frustration. Le premier confinement a été déterminant, car j'ai enfin pu me poser et réfléchir calmement. » Après 23 ans de carrière dans la culture, c’est vers une formation d'ébéniste que Violaine Didier a décidé de s‘orienter.

Fabriquer des savons, c’est créatif

Nombreuses sont les personnes qui ont profité de cette « année blanche » pour changer de voie et s’orienter vers un métier manuel.

Lors du premier confinement, Olivier Le Fur, régisseur parisien, a commencé à fabriquer ses propres savons. « Comme beaucoup de gens à cette période, je me suis essayé au « fait maison », déclare-t-il. Cela faisait un moment que l'esprit DIY (NDLR :« Do it yourself ») m'attirait et coïncidait plutôt bien avec le désir de changer de vie. »

Idem pour Maxime Vavasseur, artiste sous le nom de Wixties, qui a entamé en septembre 2020 un CAP tournage en céramique. « Je voulais le faire depuis un moment, mais je repoussais à chaque fois, car de nouvelles tournées arrivaient. »

Un besoin de changement que l'absence de perspectives a progressivement accentué.
« L’espoir d’une éventuelle reprise des concerts ne cessait de reculer, or vivre à Paris uniquement grâce aux indemnités de chômage partiel est compliqué », explique Olivier Le Fur. À la sortie du confinement, un ami vivant dans le Gers propose de l’exfiltrer de Paris. « Le plan de base c’était de prendre un grand bol d’air en marchant dans la montagne. »
Quand il retrouve la Capitale début septembre, c’est pour y faire définitivement ses valises et tourner la page. « Inconsciemment, nous avons tous et toutes cette envie de changement, ces projets qu’on ne prend jamais le temps de considérer sérieusement. Aujourd’hui je lance ma microentreprise de fabrication de savons artisanaux dans un village de 330 habitants dans le Gers, sans pour autant faire une croix sur Paris. C’est là-bas que se concentre tout mon réseau. J’ai l’intention d’y revenir afin de conserver mon statut d’intermittent pour au moins deux ans », précise celui qui a notamment été tour manager du groupe Metronomy en France.

Ce changement de cap, Maxime Vavasseur refuse également de le considérer de manière définitive. « Je le vois davantage comme une extension que comme une reconversion. Je tiens encore à conserver la musique comme activité principale. »

À l'instar de Violaine Didier, après avoir travaillé dix ans dans le milieu de la musique, et particulièrement dans celui de l’électro, Olivier Le Fur note ressentir « un manque de nouveaux challenges. Je travaille pour les mêmes salles et les mêmes événements d’une année sur l’autre. Monter ma propre boîte, c’est quelque chose de nouveau et de plus stimulant. Fabriquer des savons c’est créatif. Contrairement à mon travail de régisseur dans lequel je distribuais des tâches à effectuer, c’est à présent moi qui les réalise. C’est une satisfaction beaucoup plus immédiate. »

De plus en plus de contraintes

« Il n’y a pas besoin de faire preuve d’une grande lucidité pour comprendre que l’avenir culturel ne sera pas aussi radieux qu’on l’imaginait. Cette période a enclenché des questionnements sur notre avenir personnel, mais aussi collectif », confie amèrement Brieuc Tanguy-Guermeur, qui s’est envolé au Brésil, après avoir, lui aussi, quitté son poste de responsable du pôle Idées chez Arty Farty.
Le bilan est incontestable : l’arrêt total ou partiel de l’activité, accompagné du travail à distance pour certains, a provoqué une prise de recul chez les travailleurs du secteur du concert et des spectacles et accéléré les prises de décisions. 

Fidèle régisseur des scènes bretonnes, abonné aux festivals de l’ouest comme les Vieilles Charrues ou Astropolis, Louis Droulers a lui aussi franchi le cap en entreprenant en 2020 une formation de maître-nageur.
« J’ai commencé la régie il y a vingt ans. Pratiquant moi-même la musique, j’adorais ce travail en relation avec les artistes, mais aujourd’hui, avec l’évolution et la numérisation du métier, on nous demande davantage d’être des ingénieurs en télécommunication. » Il en est arrivé à la conclusion qu’il faut savoir s’arrêter avant de ne plus du tout aimer son métier. « Je ne me retrouve plus dans ce qu’est devenue la musique vivante, avoue-t-il. Au fil des années, sur les grandes scènes, je voyais apparaître des gens qui, selon moi, n’avaient pas leur place pendant que d’autres artistes galéraient dans leur coin. L’évolution de ce milieu me désolait trop pour continuer. » La crise sanitaire lui a donné l’occasion de tourner la page.

« Le secteur de la musique, je commençais à le trouver un peu malade, confirme elle aussi Violaine Didier, programmatrice de Nuits Sonores. Depuis une dizaine d’années, on devait composer avec de nouvelles contraintes qui laissaient de moins en moins de liberté. Quand on a la foi dans notre métier, c’est vraiment épuisant de s’agiter dans tous les sens pour faire découvrir des artistes de qualité, surtout quand le public ou les médias ne suivent pas. Des artistes qui sont passés à Nuits Sonores et qui auraient mérité de faire carrière, il y en a des tonnes. »

Fuite de talents

Qu’ils soient régisseurs, programmateurs ou éclairagistes, la reconversion de ces talents, accélérée par la crise sanitaire et les questionnements qu’elle a ravivés, a de quoi inquiéter.
« Nous savons bien que les gens qui exercent ces métiers n’ont pas le profil pour rester trop longtemps sans rien faire. Mais un grand nombre d’entre eux ont fait le choix de changer de voie. C’est une véritable fuite des talents », indique une salariée du groupe brestois Audiolite, spécialisé dans la vente et la location d’équipements pour la scène.
Ce que confirme le régisseur Olivier Le Fur : « Rester sans rien faire, c’est difficile pour nous. Ce sont des métiers intenses et dynamiques. Les moments de pause nous paraissent totalement asynchrones. »

Cette crise aura tout de même eu un aspect positif. « Les acteurs de la musique ont davantage parlé entre eux. De cette étrange période, une réelle réflexion va émerger », espère Brieuc Tanguy-Guermeur, ex-responsable du pôle Idées chez Arty Farty.
À Bassoues, dans le Gers, avec le caquètement de poules en fond sonore, Olivier Le Fur assure que c’est vers un mode de vie plus responsable qu’il veut tendre. « La création va germer sous diverses formes, je ne suis pas inquiet. Autour de moi, j’entends déjà parler de création de tiers lieux. » À toute chose malheur est bon, comme on dit. « Le milieu de la musique avait besoin d’un électrochoc et la Covid en aura peut-être été l’occasion », souffle Violaine Didier.

Anaëlle Abasq

Publié le 18 janvier 2021