Le livestream se professionnalise

Avril 2021

Avec la pandémie de Covid-19, c'est toute l'industrie du spectacle vivant qui s'est retrouvée figée. Dans l'impossibilité de monter sur scène, les musiciens ont cherché des solutions pour continuer à jouer malgré tout. Les livestreams, ces concerts filmés et diffusés sur Internet et les réseaux sociaux, se sont alors multipliés. Aujourd’hui, ils se professionnalisent et se présentent sous différentes formes.

Dès le printemps 2020, nombreux sont les artistes qui ont commencé à chanter en direct de leur cuisine ou de leur salon, se filmant avec les moyens du bord, mais réunissant plusieurs milliers de fans ravis derrière leurs écrans. Des stars internationales comme Chris Martin (Coldplay) ou Neil Young ont joué le jeu. Alors qu’en France, Raphaël, Matthieu Chedid ou encore Christine and The Queens multipliaient les expériences numériques.


Course de fond


Mars 2021. Les mois passent et se ressemblent. La crise sanitaire est devenue une triste habitude. Un an de restrictions n'a pourtant pas entamé la motivation de beaucoup d'artistes, toujours soucieux de garder le lien avec leurs fans en se produisant live sur les écrans.
Même les plus réticents tentent finalement l’expérience, comme le duo Terrenoire : « Lors du premier confinement, on n’avait même pas de connexion suffisante pour envisager de donner des concerts en streaming, mais surtout on n’en avait pas réellement envie. On n’y croyait pas. On a fini par le faire en début d’année et ce petit livestream, tourné avec peu de moyens pour nos réseaux sociaux, nous a autant stressés et rendu heureux qu’un véritable concert. On a eu vraiment l’impression de faire plaisir à nos fans. On découvrait leurs commentaires en direct. Comme si durant un concert tu voyais apparaître des bulles au-dessus de la tête du public où s’écrivait ce qu’ils pensent. On chante et on a les réactions en direct, c’est une drôle d’expérience. »

De l’autre côté de l’écran néanmoins, la lassitude menace de gagner. Regarder son chanteur préféré gratter sa guitare sèche en jogging, c’est sympa, mais après des semaines de ce régime…
Artistes comme professionnels ont dû faire évoluer la formule de ces concerts d’un nouveau genre. Émanation de la chaîne de télévision franco-allemande, Arte Concert, le site dédié au live qui, d’ordinaire, offre des captations de tous styles musicaux réalisés lors des festivals et des tournées, n’a pas cessé de diffuser durant les différents confinements. Depuis novembre 2020, il a lancé l’opération Open Stage, en partenariat avec Sombrero Production. Le principe ? Rouvrir des salles de concert comme la Boule Noire, le Trabendo ou le Lieu Unique pour inviter des artistes comme Terrenoire, Matthieu Boogaerts ou Dominique A à se produire sans public, mais devant une équipe de tournage professionnelle.

Pied de nez à la pandémie

Les musiciens eux-mêmes sont de plus en plus nombreux à souhaiter proposer un contenu de qualité, avec un son correct et des lumières dignes de ce nom, même si le concert n'est au final disponible que sur Internet.
Ainsi, le chanteur Hervé, qui vient de remporter une Victoire de la musique (catégorie révélation masculine), s'était déjà fait remarquer pour ses clips tournés pendant le confinement, dansant dans sa cuisine en faisant sauter des crêpes. Le premier Olympia de sa jeune carrière était prévu pour le 16 novembre 2020. Avec son équipe, il a décidé de le maintenir malgré tout, comme un pied de nez à la pandémie, mais filmé et sans public dans la salle.

« À treize jours près, mon concert aurait quand même pu avoir lieu. Alors, le soir de l'annonce du reconfinement, j'ai écrit à mon équipe en disant qu'il était absolument impossible pour moi de ne pas jouer ce soir-là. Je ne savais pas combien ça coûterait ni comment cela pourrait se faire, mais il fallait faire quelque chose. L'idée d’un concert filmé s'est imposée. On l'a diffusé gratuitement en streaming sur ma chaîne YouTube. »
1 400 personnes se sont connectées en direct pour savourer l'électro pop énergique du Parisien, et depuis, plus de 40 000 personnes l'ont visionné en ligne. Pour Hervé, cet Olympia sans auditoire en chair et en os avait quand même la saveur d'un vrai : « Je suis heureux de l'avoir fait. C'était une première, avec tout ce que ça comporte d'excitant. Dès le départ, je savais que personne ne se tiendrait face à moi dans la salle. Mais, avec mes musiciens, on a été portés par l'énergie de l’équipe de tournage et par le plaisir de rejouer, de brancher à nouveau notre matériel… Franchement, j'ai kiffé. Tout comme les quelques dates que j'ai pu faire avec un public assis et masqué. C'était génial. Les gens dansaient sur leur siège et l'énergie dans la salle était complètement dingue. » Peut-être en était-il de même derrière les écrans des spectateurs de son Olympia filmé.

Ne rien lâcher

Chez Dionysos, on affiche la même résilience assumée, et la même créativité débordante.
Avec 28 ans d'existence au compteur, le groupe de pop surréaliste mené par Mathias Malzieu en a vu des vertes et des pas mûres. Hors de question de se laisser abattre. « On peut râler, ne rien faire, mais on peut aussi tenter des choses. C'est capital pour nous de continuer à créer, explique-t-il. L'indignation est nécessaire, moi aussi j'ai des coups de cafard, mais je ne peux pas me contenter de ça, ce n'est pas une excuse suffisante pour ne rien faire pendant un an. »

Cette crise à rallonge a donc été pour le groupe l'occasion de créer un spectacle original, baptisé Time Machine Experience.
Une manière ludique de remonter le temps à une époque où la Covid-19 n'existait pas, dans les années 1940, et de faire un clin d'œil réussi au blues de la Nouvelle-Orléans. Contrairement à Hervé, Dionysos, comme de nombreux artistes internationaux (Gorillaz, Nick Cave…), a fait le choix de ne pas diffuser gratuitement les images de ce concert exceptionnel. Mille billets au prix de 15 € ont été vendus pour ce show préenregistré diffusé le 4 mars.
« Le but était de faire une proposition différente. Si le concert avait été gratuit, on n'aurait pas pu se permettre de faire tout ça, justifie le chanteur. On est déjà à la limite de la rentabilité. » Un live filmé aux Trois Baudets, à Paris, en costumes d'époque s'il vous plaît, et dans les conditions d'un live des années 1940, en acoustique, avec un seul micro (vintage bien sûr) pour toute la troupe. « C'était magique. Évidemment ça ne remplacera jamais la présence physique d'un public. J'ai adoré, mais c'est incomparable avec un vrai concert. On a eu de bons retours sur notre prestation, mais ce n'est pas la même chose pour le public non plus. C'est comme regarder un super film sur Netflix, ça ne sera jamais pareil que de le voir au cinéma. » Leur concert fut suivi d'un échange en live sur Facebook avec leurs fans pendant plus d'une heure. Une manière de garder le lien en attendant des jours meilleurs.

Une tournée sans tourbus

Du côté de L'Impératrice, ce n'est pas un live payant que le groupe a proposé à son public, mais dix !
Alors qu'il s'apprêtait à partir en tournée pour une série de 60 dates, le sextet a dû tout annuler. Sur une idée de son label, Microqlima, le groupe a imaginé une tournée virtuelle, avec des versions live différentes pour chaque pays où il aurait dû initialement se produire : le Mexique, les États-Unis, le Canada, la Turquie, sans oublier les Pays-Bas, l'Allemagne, ou l'Angleterre. « Le concept était assez novateur, personne ne s’était vraiment risqué à l’exercice du live virtuel 'écrit', alors qu’il y a eu des milliers de lives Instagram ou Facebook décousus et très mal sonorisés au printemps 2020 », se souvient Flore Benguigui, la voix de L'Impératrice.

Une tournée virtuelle certes, mais le travail fourni en amont et le jour du tournage fut bien réel, lui : « Il a fallu réarranger une partie du live pour l’adapter à ce format, ce qui était très agréable parce qu’on avait évidemment très envie de rejouer tous ensemble, après plusieurs mois séparés par le confinement, poursuit Flore Benguigui. On a monté un set acoustique, avec des instruments classiques, et un set plus électronique. Le tournage a été une partie assez stressante du processus, étant tous très peu familiers des caméras. On avait une seule prise son donc très peu de marge, et il fallait non seulement être dans la musique, mais aussi présents et investis à l’image, sans se laisser déconcentrer par les steadycameurs qui se frayaient un chemin avec leurs caméras parmi les synthétiseurs… On a enchaîné deux tournages différents, l’un à la Cigale, l’autre sur un rooftop en pleine canicule pour la partie acoustique. Cela a été beaucoup d’énergie et de préparation. » 


Une aventure qui aura eu le mérite de créer des souvenirs particuliers pour le groupe, mais qui n'aura pas pour autant suffi à combler ce trou béant qu'est l’absence de spectateurs : « Nous sommes fiers de cette expérience, mais on pense aussi qu’après ces longs mois confinés, les artistes comme le public ont plus que jamais besoin de contact humain. Il faut retrouver ce lien vital et cette énergie du live, qui n’existe que dans la “vraie vie”. »

Céline Puertas

Publié le 26 avril 2021