Les disquaires... en mode survie

Octobre 2020

Le Disquaire Day, étendu cette année sur quatre journées dont la dernière s'est déroulée le 24 octobre, constitue une bouffée d’oxygène pour les disquaires, et encore plus en cette période de crise. Fragilisés par Internet et une clientèle qui se renouvelle trop lentement, ces passionnés de musique connaissent des temps difficiles mais continuent de s’accrocher en misant sur la diversification de leur offre et en profitant du regain d’intérêt pour le vinyle.

Disques
©Delphine Poggianti

On les a crus condamnés, leurs magasins encore seulement hantés par quelques fantômes aux poils de plus en plus blancs. Ils étaient encore 3 000 en 1985, 2 000 en 1995, 542 en 2004 et seulement 200 en 2010. Commanditée en 2017 par le ministère de la Culture, la dernière enquête en date sur la situation des disquaires indépendants en France témoigne d’une situation très inquiétante. Il ne fait pas bon être vendeur de disques à l’heure d’Internet, du piratage, de la dématérialisation et du streaming triomphant.
Les rares magasins qui survivent sont des petites entreprises portées à bout de bras par des passionnés dont l’âge dépasse pour 60 % d’entre eux les 45 ans.

Dans ce contexte la crise du Covid-19, venant après les vagues d’attentats et les manifestations des Gilets jaunes qui les ont encore fragilisés en faisant fuir de nombreux clients, aurait pu leur porter le coup fatal.
En réalité, la situation, si elle n’est pas rose, est un peu moins dramatique. Depuis 2010, un fragile mouvement d’ouverture de magasins, parfois même dans de petites villes, donne quelques raisons d’espérer.
Le solde entre cessations d’activité et création est enfin redevenu positif et, toujours selon la même enquête, le nombre de disquaires est remonté à 334 magasins en 2017. Depuis, même s’il y a débat sur ce qu’est réellement un disquaire indépendant et sur la manière de les comptabiliser, la tendance ne s’est pas inversée.

La mutation des disquaires

Le regain d’intérêt pour le vinyle apparu durant les années 2000 n’est sans doute pas étranger à ce retournement de situation.
Comme le raconte Julie David, propriétaire de Walrus, dans le Xe arrondissement parisien, l’une des très rares femmes disquaire dans un métier à plus de 90 % masculin : « À partir de 2007, lorsque je travaillais encore à la Fnac, on a vu, à notre grand étonnement, des clients nous demander des vinyles, depuis cela a été exponentiel. Aujourd’hui chez Walrus nous proposons 95 % de vinyle. Il reste un petit bac de CDs, mais ils ne se vendent plus et nous allons le supprimer. »

Cette résurrection s’est aussi accompagnée d’une mutation des disquaires eux-mêmes. Aujourd’hui, dans la plupart des magasins, à Paris comme en région, on ne propose pas que des disques, loin s’en faut.
Ainsi Walrus, comme de nombreux autres, est un lieu hybride, associant un café et une petite scène où Julie et son associée Caroline Vinrich organisent jusqu’à quatre showcases semi-acoustiques par semaine à l’occasion de sorties d’album.
À Nîmes, la boutique Trou Noir, ouverte depuis 2019, a aussi développé une activité de label (deux albums édités, un troisième à venir) et propose de la hi-fi d’occasion ainsi qu’un service de réparation, tout comme Ground Zero, ouvert à Paris en 2004.
Chez Zic & Bul, dans le XIe arrondissement de Paris on trouve autant de musique que de BD, et chez Danger House à Lyon, on peut dénicher de passionnants fanzines, comme chez Dizonord à Paris et beaucoup d’autres disquaires qui ont diversifié leur offre. « Aujourd’hui, confirme Stéphane Boucard qui dirige Trou Noir avec son associé Philippe Gabreau, c’est une nécessité pour un magasin comme le nôtre d’avoir plusieurs activités. On ne pourrait pas vivre sans cela. »

« On vit difficilement de notre métier »

Pour accompagner ce mouvement est né dans les années 2000 le Calif, le Club action des labels et des disquaires indépendants, aujourd’hui dirigé par Pascal Bussy, regroupant des éditeurs et des distributeurs, mais paradoxalement pas de disquaires (ceux ci étant représentés par le syndicat Gredin, créé en 2019).

Depuis 2011, sa mission est d’organiser la version française du Disquaire Day né aux États-Unis, qui propose des collectors en tirages limités, et d’obtenir des soutiens auprès du ministère de la Culture, notamment dans le cadre des ouvertures de magasin. « Sans cette aide nous ne nous serions probablement jamais lancés dans la création d’une boutique », reconnaît Stéphane de Trou Noir.

Depuis la naissance de l’aide, plus de 100 magasins ont eu accès au dispositif, parmi lesquels Les Allumés du Jazz au Mans, Croc’Vinyl à Toulouse ou Smallville à Paris. « Il y a parfois un petit retard dans le versement des aides, reconnaît Pascal Bussy, tout simplement parce que la subvention de fonctionnement annuelle que nous recevons du ministère met parfois un peu de temps à arriver, comme c’est d’ailleurs le cas en ce moment. Mais les disquaires reçoivent toujours leurs aides. »
Ce que confirment les disquaires, reconnaissant l’importance du dispositif, tout en regrettant en avoir besoin. « On ne vit que très difficilement de notre métier », avoue Stéphane de Trou Noir. Ce que la plupart confirment. « Les disquaires, explique Julie du magasin Walrus, sont des gens passionnés et un peu fous. Ne pas gagner beaucoup d’argent n’est pas forcément un problème pour eux. »
Ce que disait aussi Bruno Biedermann qui dirige Danger House à Lyon depuis 1989 dans une interview au quotidien Libération le 31 août 2019 : « Au salaire horaire, nous ne sommes pas bien payés. Mais par rapport au plaisir que l’on en retire, nous sommes les rois du monde. Mieux vaut 60 heures en disquaire que 30 chez Carrefour. »

Faire évoluer le Disquaire Day

Quant à l’organisation du Disquaire Day, l’autre mission du Calif, même si certains en critiquent un peu les modalités, tous les disquaires en reconnaissent le bénéfice.

Dans le numéro de mars dernier du magazine Tsugi, qui proposait une grande enquête sur les disquaires, Franck Pompidor du magasin parisien Ground Zero expliquait : « Les rééditions programmées à cette occasion ne sont pas toujours bien choisies. Les prix sont prohibitifs et puis il y a cette spéculation malsaine qui s’est créée avec des gens qui font la queue devant les magasins pour acheter un tirage limité qu’ils vont tenter de revendre deux fois plus cher quelques heures plus tard. » Mais il reconnaît dans la même interview que le principe du Disquaire Day reste « formidable ».
Ce que confirme Julie David de Walrus : « Il met un coup de projecteur extraordinaire sur notre métier, il faut le maintenir, il n’y a pas débat là-dessus, mais il faut faire évoluer la manière dont il est organisé, notamment sur la question des accords commerciaux annuels qui doivent rester valables ce jour-là. »

Si le Calif, dorénavant intégré au CNM, le nouvellement créé Centre national de la musique, ne l’organisera plus directement, la tenue du Disquaire Day, qui continue d’évoluer (proposant quatre journées en 2020 en réaction à la crise du Covid-19) n’est nullement remise en cause. Heureusement, car comme l’expliquait Martial Solis qui codirige le disquaire Total Heaven à Bordeaux dans l’enquête de Tsugi : « Sans cette manifestation qui est arrivée à un moment où la profession allait très mal, nous ne serions peut-être pas là aujourd’hui. »

Alors, si les disquaires évoluent, en est-il de même de leur clientèle ? Pas assez manifestement.
Si l’équipe de Trou Noir s’enorgueillit à juste titre d’avoir fait découvrir les Beach Boys à une jeune cliente de 16 ans, elle avoue aussi que ses habitués « ont le plus souvent entre 45 et 60 ans ».
Ce que confirme Julie depuis Walrus : « Je n’ai pas vu la clientèle du disque réellement évoluer depuis que je suis dans cet univers. 95 % de nos clients sont des hommes. Si féminisation il y a, elle est minoritaire. De la même manière, je ne constate pas de rajeunissement. Nos clients ont généralement entre 30 et 40 ans. En dessous, ils n’ont pas assez d’argent pour acheter des vinyles qui sont chers, et au-dessus, ils l’ont lâché dans les années 80/90 et ont du mal à y revenir. »
Un sentiment que tempère Pascal Bussy du Calif : « Aujourd’hui le vinyle n’est pas acheté par des gens de plus de 60 ans, mais par des gens de tous âges et parfois très jeunes qui n’ont pas forcément d’équipement, mais écoutent en digitale et conservent l’objet. »

Fragilité et solidarité

Et la crise du Covid-19, comment l’ont-ils traversé ?
D’après les informations recueillies par le Calif, « les ventes en ligne sont devenues beaucoup plus complémentaires durant le confinement qu’elles ne l’étaient auparavant, explique Pascal Bussy. Les magasins qui n’avaient pas de présence digitale en ont créé une et les autres l’ont renforcée ».
Malheureusement, comme le regrette Julie de Walrus, « il était souvent très compliqué d’envoyer des colis par la poste ».

À la réouverture des magasins, un mouvement de solidarité s’est fait sentir. « Nous avons eu un afflux de clients solidaires, poursuit Julie. Tous nos confrères nous l’ont dit. Heureusement pour Walrus d’ailleurs, car nous étions incapables de payer le loyer et nous avons dû lancer une cagnotte de solidarité. Ensuite le Disquaire Day a fait du bien, mais les élans de solidarité sont retombés. Aujourd’hui, je ne connais pas de disquaire ayant constaté que son chiffre d’affaires ait doublé. »

Au Calif, Pascal Bussy explique « qu’une dizaine de magasins ont fermé suite à la crise, comme Studio Record à Calais ou Le Collectionneur à Vitrolles, qui était un restaurant-disquaire. Mais dans le même temps, nous recevons des demandes d’aides pour des ouvertures, comme tout récemment à Bordeaux, au Havre et à Toulouse ».
Comme le résume Stéphane de la boutique Trou Noir à Nîmes : « Les disquaires sont devenus une niche pour des gens qui aiment avoir un rapport de proximité avec leurs commerçants. Est-ce que je suis optimiste pour l’avenir ? Je dirais que nous sommes en mode survie. Surtout dans les petites villes où on sort les rames en permanence. On est obligé d’avoir un site Internet, de tenir des stands de vente durant les concerts, de faire un maximum de communication, rien n’arrive naturellement ou simplement. C’est un lourd travail. »
Mais ô combien essentiel !

Alexis Bernier

Publié le 23 octobre 2020