Dévoré, un artiste lillois qui accepte sa « part sauvage »

L’auteur-compositeur-interprète lillois Julien Zwald a changé de peau. Sur son premier album à paraître, Les Principes Evidents, il raconte l’histoire de « quelqu’un de dévoré de l’intérieur qui s’éveille ». Toute ressemblance avec une personne existante serait purement fortuite…

Dévoré
©Anthony Pestel

En revenant du cinéma, un soir de 2009, après avoir découvert la bande-annonce du film de Spike Jonze Max et les Maximonstres (adaptation de l’œuvre illustrée), Julien Zwald, 23 ans à l’époque, empoigna sa guitare pour la première fois depuis des lustres. Et composa, d’un trait, Les Monstres.

Cette chanson fleuve est finalement devenue l’ouverture d’un premier EP auto-produit : Ocelot, réalisé par le multi-instrumentiste Delbi et sorti en 2016 sous le  pseudonyme Sendak. Comme une déclaration d’intention de ne pas suivre les sentiers balisés, on l’y entend chanter en boucle, de sa belle voix gracile : « I’ll go where the wild things are » (« J’irai là où sont les créatures sauvages »).

Remarqué en région pour sa voix androgyne, sa plume joueuse et ses mélodies entêtantes, le chanteur lillois enchaîne les résidences, peaufinant pendant quelques années un set solo bâti sur des boucles de guitare et voix. Évoluant à la lisière de la chanson française et d'une pop-folk sensuelle, aux grooves élégants, quelque part entre les figures tutélaires M et Ben Mazué, il décroche des premières parties formatrices : Zaza Fournier, Amélie-les-crayons, Tété...

“Sendak s’est fait Dévoré”

Septembre 2021, à Lille. Carrure imposante, crâne rasé et visage doux, Julien Zwald, 36 ans aujourd’hui, a naturellement changé depuis ses premiers émois sur le film de Spike Jonze : d’apparence, de philosophie (« ça viendra quand ça viendra » est son mantra) mais aussi de nom. « Sendak s’est fait Dévoré ». Et deux musiciens ont rejoint le projet : Anthony de Mendonça (basse / guitare) et Guillaume Robiliard (batterie).

Changer de nom, c’était marquer la transition entre l’identification et une identité artistique propre. « Je voulais un nom en français, non conventionnel, qui me reflète, explique-t-il. Je peux moi-même être complètement dévoré par une passion, par le doute… » Comme pendant les années de gestation, d’entre-deux pendant lesquelles le jeune homme jongle entre la musique et une carrière prometteuse dans la communication pour une chaîne de cinémas.

Des principes pas si évidents

Début 2017, il décide de ne plus se laisser dévorer par l’insatisfaction en se lançant pleinement dans la musique, alternant bientôt projet artistique et animation d’ateliers d’aide à la création et à la composition auprès de publics hyper diversifiés, des scolaires aux prisonniers. Une décision risquée mais payante. Pour bien vivre en s’engageant dans cette voie, « ce mirage de rêveur à gages », comme il le chante dans la chanson Refuge, sur Les Principes Evidents (1), il lui aura fallu apprendre à faire du temps son allié et à faire taire les voix intérieures disruptives. « Cette tension entre un parcours conventionnel tout tracé et le désir réel pollué par des voix qui te disent : "attention, ce chemin est compliqué’’, est au cœur de l’album. »

Mais trouver son chemin ne signifie pas arrêter de chercher sa route. Dévoré en est convaincu : « l’aboutissement n’est pas une notion saine ; la recherche de soi l’est bien plus ». Un des principes évidents que cet « artisan » a mis en pratique lorsqu’il a abandonné la première mouture de son album, fin 2019, au prix d’une radicale remise en question. « J’ai mis du temps à me délester du ‘‘il faut que ça marche’’ au profit du ‘il faut que ça me plaise’’ », admet-il. Il fallait accepter de repartir des voix et de la guitare, ne plus vouloir que ça bouge à tout prix, quitte à plaire à moins de monde. »

Une anecdote lui revient. Elle concerne le premier confinement de mars à mai 2020. Comme beaucoup, Julien a alors été miné par « l’angoisse du monde qui s’écroule » mais n’a pas cédé à la norme du livestreaming, préférant se mettre en hibernation musicale : « Je me rappelle de cette injonction à composer, à faire du livestream parce qu’on avait le temps. Chez certains, comme M, ou Angèle, c’est beau et instinctif mais chez ceux qui se forcent en bricolant ça s’entend. Il ne faut pas que la communication se fasse aux dépens de l’artistique.»

Un album en série

Il n’empêche. Le trentenaire s’inscrit pleinement dans son époque. La façon dont a été pensé Les Principes Evidents en témoigne. Sa diffusion prochaine aussi. Ce huit titres ne sera précédé d’aucun single. A la place, l’album sera diffusé intégralement sur YouTube et accompagné d’une vidéo par chanson. Un format qui, d’une certaine manière, fait de l’album un objet sériel mais dans l’optique de valoriser l’univers sonore : « Aujourd’hui la musique se regarde, convient Dévoré, mais concernant mon projet, l’oreille primera toujours sur l’œil ».

Yohav Oremiatzki

1) Les Principes Evidents, premier album à paraître dans les prochaines semaines.

Publié le 06 octobre 2021