Hôtels, spas, restaurants, commerces : le sound design s’impose partout. Mais qu’est-ce que le sound design peut apporter à un établissement ?
Mais qu’est-ce qu’un sound designer peut apporter à un restaurant, un commerce, un spa ou un hôtel ?
Eléments de réponse avec Hugo Frering, fondateur de l’agence Tshoko, Maximilien Niepce, fondateur de la société de design musical Spectre et Antoine Lejeune, responsable marque & marketing des hôtels de luxe Beaumier, trois passionnés convaincus qu’aucune expérience n’est complète sans une véritable identité sonore.
En quoi consiste, très concrètement, le sound design ?
Hugo Frering, Tshoko : C’est la création d’une identité sonore sur-mesure. Une musique qui ressemble vraiment au lieu. Tout comme la lumière ou le mobilier, elle renforce l’atmosphère et devient un élément clé de l’expérience client. C’est même un vrai levier marketing, mais doux, subtil, presque invisible.
Maximilien Niepce, Spectre : Pour moi, le sound design repose avant tout sur une curation musicale d’une extrême précision, nourrie par une compréhension fine des codes, des usages et des attentes propres à chaque secteur. Il s’agit de savoir choisir, doser et faire évoluer les musiques au bon moment, pour créer des ambiances justes, cohérentes et pertinentes, capables de soutenir l’expérience du lieu et de renforcer sa singularité.
Antoine Lejeune, Beaumier : Le son doit compléter l’expérience sensorielle. Chez Beaumier, on travaille le visuel, l’olfactif, le toucher… le son fait partie du même tout. Et honnêtement : une musique inadaptée peut ruiner un bar ou un restaurant, même magnifique par ailleurs. Nos chefs choisissent la musique avec moi, c’est dire l’importance !
Comment la musique influence-t-elle l’expérience d’un client ?
Antoine Lejeune : Nos hôtels ont différents rythmes au cours de la journée : la musique se doit de suivre ce rythme. Par exemple dans notre hôtel de Val Thorens, notre bar le 1971 est calme le matin, l’énergie monte jusqu’au service en terrasse, redescend, remonte au retour du ski jusqu’en soirée, un DJ prolonge l’expérience. La musique est donc parfaitement en adéquation avec l’énergie des clients.
Hugo Frering : Le son a ce pouvoir unique d'agir sur nos émotions et comportements sans qu'on en ait conscience. Le tempo influence nos mouvements : une musique à 60-80 BPM ralentit inconsciemment les clients, idéal pour qu’ils prennent le temps de regarder et acheter. À 120-140 BPM, on accélère le flux, parfait pour un fast-casual aux heures de pointe. Les silences sont aussi importants : dans un restaurant gastronomique, nous programmons des respirations musicales, une baisse d'intensité qui permet aux conversations de prendre leur place. La musique accompagne l'expérience, mais elle ne la domine jamais.
Maximilien Niepce : Autre dimension, le facteur reconnaissance ou découverte : le cerveau humain réagit positivement à ce qu’il connaît déjà, ça le rassure. Il sera donc content d’entendre un morceau connu, encore plus satisfait si le morceau est revisité. Et s’il découvre un morceau inconnu et qui lui plait, cela va générer une émotion qui stimule puissamment le cortex, en lui faisant vivre une émotion mémorable, qui va générer un fort attachement au lieu.
Comment se déroule la collaboration entre le sound designer et l’établissement ?
Hugo Frering : Beaucoup de clients savent ce qu’ils veulent… sans savoir l’exprimer en musique. On parle donc émotions, marque, clients types, avec des questions très concrètes : « Si votre établissement était une radio ? », « Quels sont les 3 adjectifs qui décrivent votre lieu ? », « Qu’est-ce que vous ne voulez surtout pas ? ». Ensuite on crée des moodboards sonores d’une vingtaine de minutes. Le client teste en conditions réelles — on observe, on ajuste. C’est très collaboratif..
Antoine Lejeune : J’ai fait écouter à notre partenaire la playlist un peu générique qui était en place à notre arrivée, en disant ce qui me plaisait ou pas, je leur ai partagé beaucoup de photos des atmosphères de nos hôtels, des vidéos, je les ai nourris avec des références et des idées. Par exemple, dans un de nos hôtels du sud de la France, j’avais l’idée de diffuser une certaine typologie de musique : ils ont digéré ma demande, compris les lieux et m’ont légèrement ré-orienté en me proposant quelque chose de moins attendu, plus fin. C’est pour ça que je fais appel à des experts.
Maximilien Niepce : Nous travaillons comme toutes les agences créatives avec un brief initial du client, que nous challengeons avec un questionnaire très structuré et un dialogue nourri. L’objectif est de comprendre l’univers de la marque, mais aussi des de récolter des éléments très concrets comme les horaires d’ouverture, les temps forts du lieu, le trafic, l’ambiance semaine vs week-end etc. Vient ensuite le temps du conseil, le plus important : il est bien sûr indispensable de sortir de ses goûts personnels, mais aussi de ceux du client, pour que la musique serve le propos et colle avec l’ADN du client. Notre équipe est constituée de musiciens, DJ, programmateurs musicaux en radio etc. qui écoutent en continu des milliers d’heures de musique : tellement de titres sortent chaque jour que nous « déblayons le terrain ».
Comment mesurer l’efficacité et l’impact d’un univers sonore pour un client ?
Hugo Frering : Il y a aussi un signe qui ne trompe pas : quand un client demande “C’est quoi ce morceau ?”, c’est une victoire ! Et de vrais résultats apparaissent : +20 à +30 % de temps passé en boutique, ticket moyen en hausse, turnover plus bas car les équipes travaillent dans une bonne ambiance.
Antoine Lejeune : Le premier retour est celui des équipes : si la musique est inadaptée, répétitive ou problématique d’une manière ou d’une autre, elles le remontent immédiatement ! Et le grââl est évidemment le retour des clients : si un client shazame un titre, c’est qu’il lui a plu. Des commentaires sur les réseaux sociaux nous demandant quel est le titre qui est passé à telle heure au bar ou un client partageant la « cool playlist » de notre hôtel, c’est une très belle récompense.
Maximilien Niepce : Souvent, c’est indirect mais évident : les clients restent plus longtemps, consomment plus, ou évoquent la musique dans leurs avis.
Quels conseils pour se lancer ?
Antoine Lejeune : Phaser les étapes, en commençant par les aspects techniques, qui peuvent présenter de gros écueils.
En pratique : de quel matériel je dispose ? Est-ce que j’ai plusieurs zones à sonoriser ? Où dois-je implanter le son ? Qui va gérer la technique ? Que faire en cas de coupure réseau ? Qui va mettre à jour les playlists ? Quelle va être le rythme de rotation ?
Vient ensuite le temps de la réflexion sur la direction artistique : qu’est-ce qu’on veut faire vivre aux clients ? Des standards connus toute la journée ou des découvertes ? Avec quelle énergie à quel moment de la journée ?
Et il faut rencontrer plusieurs fournisseurs, dans votre lieu, passer du temps avec eux car parler musique n’est pas si évident : il faut trouver le bon interlocuteur, qui comprend vraiment votre univers et qui arrive à vous extraire de la subjectivité du sujet.
Une phrase POUR CONCLURE ?
Antoine Lejeune : Je suis souvent étonné de voir l’importance accordée aux investissements matériels, alors que la réflexion sur la musique diffusée reste limitée. Trop souvent réduite à un simple « fond sonore », elle est pourtant essentielle. Même la meilleure cuisine ne peut pleinement s’exprimer si l’ambiance musicale n’est pas adaptée à l’expérience.
Hugo Frering : Dans quelques années, avoir un designer sonore sera aussi évident qu’avoir un architecte d’intérieur. Le son va sortir de son angle mort. N’oublions pas que la musique a ce pouvoir unique de créer des émotions immédiates et de laisser une empreinte mémorable.
Maximilien Niepce : La musique est souvent la première chose que l’on entend et la dernière que l’on oublie. La négliger n’est plus une option.
Publié le 15 décembre 2025