Musique et bien-être : les mélodies du bonheur

Sur tous les continents, dans toutes les cultures, depuis la nuit des temps, les humains éprouvent le besoin de se retrouver en musique. Et l’impact de quelques notes va plus loin qu’on ne l’imagine : la musique nous rend heureux – la science le démontre – sociables et permet même de former les citoyens de demain.

Quelques accords se glissent entre deux annonces SNCF. La mélodie est bien connue : Prélude en do majeur de Bach. Nicolas, 34 ans, le joue les yeux fermés. Ingénieur informatique, il passe ses journées derrière un autre clavier et s’installe devant celui du piano de la gare de l’Est à Paris « peut-être une ou deux fois par semaine », en attendant son train. « Chez moi, j’ai un piano électrique et je joue le plus souvent au casque, pour ne pas embêter mes voisins. En gare, c’est plus agréable, je ne suis pas tout seul ! » Autour de lui, les passants ralentissent, certains filment, d’autres sourient sans oser s’arrêter. Pendant quelques minutes, le hall cesse d’être un lieu de transit pour devenir une salle de concert improvisée.

Permettre ces moments hors du temps, c’était l’objectif affiché de la SNCF quand elle a installé un premier piano en 2012 en gare de Paris Montparnasse. Depuis, ces instruments sont présents dans 70 gares et les récitals des voyageurs cumulent des millions de vues sur les réseaux sociaux. « Ce qui me touche le plus, c’est le partage, la rencontre entre les gens, quels que soient leur classe sociale et leur âge, s’enthousiasmait dans Ouest France Sylvain Bailly, directeur des Affaires culturelles de la SNCF, au moment du dixième anniversaire du dispositif. Ils se parlent autour du piano, finissent par se donner rendez-vous pour se revoir, échanger, jouer ensemble. »

INSTINCT MUSICAL

Ce besoin de communier en musique ne date pas d’hier. Au début du XXe siècle, des archéologues découvrent un coquillage percé dans la grotte de Marsoulas (Haute-Garonne). Longtemps pris pour une gourde, l’objet creux est finalement identifié pour ce qu’il est vraiment : un instrument à vent vieux de 18 000 ans ! Attestant d’une pratique musicale encore plus ancienne, une flûte fabriquée en os de vautour et datant du Paléolithique supérieur, soit 35 000 ans avant notre ère, a été découverte en 2008 en Allemagne. De la Préhistoire à aujourd’hui, toutes les cultures, toutes les classes sociales, toutes les religions ont vécu en musique : des ballades des ménestrels aux bhajans indiens – ces mantras sacrés chantés en chœur – en passant par les notes pincées du shamisen (三味線, « trois cordes parfumées ») accompagnant le kabuki japonais.

On raconte même qu’en Chine, pendant la dynastie Zhou (de 1045 à 256 avant J.-C.), l’empereur était le seul à détenir une flûte faisant office de diapason. Une fois par an, il s’assurait que les orchestres de ses provinces n’étaient pas dissonants.

Une manière de donner le la hautement symbolique : des instruments accordés présageaient une société sereine. Certaines mélodies ont traversé les siècles – tel « Zadok the Priest » – sans perdre leur force rassembleuse : composé en 1727 par Haendel comme hymne de couronnement britannique, il a été utilisé lors d’un mariage princier danois en 2004, puis dans une dizaine de films, et résonne aujourd’hui dans les stades de football les soirs de Ligue des Champions ! Pour autant, « il n’y a pas de musique universelle, mais une universalité du besoin de musique », aimait dire Jean Bauer, l’un des plus grands luthiers du XXe siècle. Ce n’est pas le contenu qui rassemble, mais le geste : chanter, jouer, écouter ensemble.

CRÉER ENSEMBLE

Encore faut-il que cet « ensemble » n’exclue personne. De nombreuses initiatives cherchent à ouvrir l’accès à la pratique et à la création musicale : concerts à l’hôpital, ateliers en prison, dispositifs sensoriels comme les gilets vibrants qui permettent aux personnes sourdes ou malentendantes de ressentir physiquement les basses et les rythmes, ou encore le « chansigne » traduisant les paroles en langue des signes tout en en restituant l’intention et l’émotion… Avec Les Fabriques à musique, un programme qui met en relation artistes et publics éloignés de la création, le Fonds de dotation Sacem permet à des groupes (scolaires, notamment) de composer une œuvre originale, encadrés et guidés pendant un an par un professionnel.

L’enjeu n’est pas seulement artistique : il s’agit de faire découvrir le processus de création, de légitimer des voix qui ne pensent pas toujours l’être et de transformer l’écoute en participation active. Autre initiative d’ampleur, le projet Démos, porté par la Philharmonie de Paris, qui accompagne des enfants éloignés de la pratique musicale : pendant trois ans, ils se voient confier un instrument, tout en bénéficiant d’un encadrement. Les jeunes musiciens se rejoignent à intervalles réguliers pour former un orchestre d’une centaine d’enfants. Avec ces deux projets, l’ambition dépasse l’apprentissage musical. Les retours d’expérience, confirmés par des études en sciences sociales et cognitives, expliquent les nombreux bienfaits de la musique : développement de la confiance en soi, amélioration de la capacité d’écoute, coopération, capacité de projection dans l’avenir. Autant de compétences dites « non cognitives » aujourd’hui reconnues comme déterminantes dans les trajectoires scolaires et professionnelles. De quoi « former les futurs citoyens du XXIe siècle », espère Gilles Delebarre, directeur du projet Démos.

CHIMIE DU BONHEUR

Ces compétences non cognitives ne sont pas les seules à se nourrir de mélodies : si la musique fait autant de bien à une société, c’est peut-être d’abord parce qu’elle fait du bien au corps. « La musique sculpte et caresse notre cerveau », aime à dire Pierre Lemarquis, auteur de plusieurs livres sur les liens entre musique et neurologie, notamment Sérénade pour un cerveau musicien (2009, éd. Odile Jacob). « On peut dire qu’on a deux cerveaux, développe le neurologue. Il y en a un qui capte les informations par les sens, qui les compare à ce qu’on a en mémoire. Il nous aide à rester en vie, mais un ordinateur ferait la même chose. »

« Heureusement, on en a un autre, qui est celui du système du plaisir, de la récompense, et qui, lui, nous donne envie de vivre. Or la musique agit sur les deux. Elle sculpte le premier en développant notre ouïe, notre discrimination auditive, notre mémoire, notre anticipation : c’est pour cela que l’on aime les morceaux que l’on connaît déjà, les refrains, etc. Et elle caresse le second en nous faisant sécréter les substances qui donnent bonheur et joie, comme la sérotonine et la dopamine. » Ou l’endorphine, de la morphine endogène, responsable notamment de la diminution des douleurs, mais aussi de la chair de poule qui arrive quand une note touche droit au cœur – enfin, au cerveau.

Toute une pharmacopée dans nos écouteurs. Selon les scientifiques, la musique joue aussi un rôle essentiel dans notre capacité à faire société. « De nombreux animaux font de la musique, poursuit Pierre Lemarquis. Les gibbons, par exemple, qui ne sont pas très éloignés de nous, chantent en couple. Et ils font partie des mammifères les plus fidèles du règne animal, soudés par le chant. Certains chercheurs pensent ainsi que la musique a aidé notre espèce à s’unir et donc à perdurer, nos ancêtres ayant commencé à chanter très certainement avant de parler. »

À la gare de l’Est, Nicolas, l’ingénieur informatique fan de Bach, cesse de jouer, il ne veut pas manquer son train. Une dame élégante applaudit : « C’est quand même merveilleux d’écouter un musicien jouer en vrai ! » Chacun s’en va rejoindre son quai. Ils ne se reverront sans doute jamais. Mais avant de s’engouffrer dans le wagon, Jocelyne glisse, la mélodie encore en tête : « Quand on y réfléchit, c’est le seul moment où l’on se retrouve autour de quelque chose de beau, sans que personne ne s’énerve. Il n’y a que la musique qui permet ça aujourd’hui ! »

Vertus thérapeutiques

Ce n’est pas un hasard si, lors d’une anesthésie locale, la plupart des hôpitaux proposent aujourd’hui d’écouter un album : grâce aux endorphines, à la sérotonine et à la dopamine qu’elle fait sécréter, la musique détend les patients. Mais ses bienfaits dans le monde médical vont encore plus loin. Elle est utilisée dans le traitement de la maladie de Parkinson pour aider le mouvement et la marche, elle réduit l’anxiété et ravive quelques souvenirs précis chez les personnes atteintes d’Alzheimer, elle stimule la communication des enfants autistes. Et soulage également l’esprit : la psychologue clinicienne Laure Mayoud propose ainsi des « prescriptions culturelles », car « la rencontre avec la beauté sous toutes ses formes artistiques, depuis l’origine de notre humanité, est un remède indispensable pour notre santé individuelle et collective ». Une manière de soigner aujourd’hui enseignée à l’université Claude-Bernard à Lyon.

Publié le 26 mai 2026